COLLECTION
XAVERIANA
La Religion des Bakoko
au Cameroun
par
Simon MPEKE
Grand
séminariste à Yaoundé
Préface
du P. KELLER, des Pères du St Esprit
missionnaire
au Cameroun
MUSEUM
LESSIANUM
11, Rue
des RECOLLETS, LOUVAIN
BELGIQUE
INTRODUCTION
Les “ Bakoko ” forment une des nombreuses tribus du
grand groupement des Bantous, groupement qui peuple toute l'Afrique centrale,
depuis les environs du 5ème
parallèle nord, jusqu'aux régions habitées par les Hottentots et les
Boschimans. L'habitat spécial des Bakoko se trouve dans le sud-ouest du
Cameroun, dans les plaines côtières arrosées par la Sanaga et le Nyong. Leur
évangélisation, commencée en 1890 par les Pères Pallotins allemands, fut
continuée, après 1916, avec un succès remarquable par les Pères du
Saint-Esprit. Les trois seules missions d'Edéa, de Marienberg: et de Samba
comptent aujourd'hui plus de 30.000 chrétiens et 25.000 catéchumènes.
L'exposé qu'on va lire à été écrit par quelqu'un qui
connaît d'autant mieux la religion des Bakoko, que non seulement il est
lui-même Bakoko, mais qu'il a personnellement pratiqué cette religion dans sa
jeunesse et qu'il appartient à une famille où le métier de grand féticheur et
de sorcier se transmettait de père en fils. Il était donc tout désigné pour
mettre par écrit ses multiples observations, qui forment un document du plus
grand intérêt, au moment où cette religion va disparaître rapidement, devant
l'expansion si rapide que prend le christianisme dans ces contrées. Baptisé, le premier de sa famille, à l'âge
de 13 ans, Simon Mpéké fut l'un des tout premiers élèves du petit Séminaire de
Yaoundé, ouvert en 1923. Aujourd'hui, 1934, Simon est minoré et recevra dans
deux ans l'ordination sacerdotale, en même temps que sept autres de ses
condisciples : ce seront les premiers prêtres indigènes du Cameroun.
L'évangélisation
du Cameroun, commencée seulement en 1890, a fait des
progrès Si rapides que, dans les deux seuls Vicariats apostoliques de Yaoundé
et de Douala, la population chrétienne atteignait, en juillet 1933, le chiffre
de 233.435, à coté desquels 141.763 catéchumènes se préparaient au baptême. Le
petit Séminaire, ouvert en 1923, a connu une prospérité analogue. A cette date,
Mars 1934, il y a au grand Séminaire 59 élèves de philosophie et de théologie,
au petit Séminaire les élèves sont 120,
et dans les deux écoles préparatoires, on compte une quarantaine de
petits latinistes.
Faut-il voir, dans la relative pureté doctrinale de
la religion fétichiste, une explication de la marche rapide de l'évangélisation
? Peut-être…
Mais elle est plus que compensée par les mœurs
relâchées et sensuelles qui accompagnaient ces doctrines. Et Si à tout prix on
veut une explication, je n'en vois d'autre que la parole de
Notre-Seigneur “
Spiritus ubi vult
spirat, et vocem ejus audis, sed nescis unde veniat. ”
Eug. KELLER,
ex-directeur du Grand Séminaire
de Yaoundé.
La Religion des Bakoko
Chapitre I
DIEU
SON
EXISTENCE. CE QU'IL EST. CE QU'IL FAIT.
Les indigènes ont de tout temps cru à l'existence de
Dieu, et d'un seul Dieu “ Lo ”, le Très-Haut.
A leurs yeux, Dieu est un être incompréhensible,
absolument invisible à tout regard humain, un souverain d'un accès très difficile,
le créateur et le maître absolu de toutes choses, la cause en dernière analyse
de tous les événements, jusqu'aux plus petites choses. Il trône dans les
cieux, où une multitude d'esprits, “ les serviteurs du Très-Haut ”, remplissent
minutieusement ses ordres, et lui rendent des honneurs indicibles.
Par ces esprits, il exerce son empire sur nous. Par
l'intermédiaire des mânes. Son action directe sur nous est rare. Mais du haut
du ciel, il voit absolument tout, et rien, ne fût-ce qu'un vol d'oiseau, ne
peut s'effectuer sans sa permission. Les ordres émanant de lui nous arrivent
par intermédiaire, mais instantanément.
L'indigène religieux applique toute son attention à
observer chaque jour, tout ce qui se passe en lui et autour de lui. Il
interprète ces événements, en leur donnant des sens mystiques. Cette pratique
se base sur ce fait que tout, absolument tout, nous vient de la haute direction
du Très-Haut, et que le Très-Haut ne fait rien inutilement. Les hommes assidus
à cet exercice, - ils ne sont pas très nombreux, - ont créé le cérémonial des
rites fétichistes, concernant les explications détaillées des actions qui
arrivent ordinairement à l'homme dans le cours de la vie, et la manière de se
comporter en présence de tel événement, dans; telle circonstance.
La plupart de ces explications mystiques sont
connues de tout le monde. D'autres, très compliquées, concernant surtout les
maladies, ne sont connues que des spécialistes : les féticheurs, les sorciers.
Voici quelques exemples : se heurter le pied droit contre une pierre, c'est le
présage d'un sinistre événement, dont l'importance est déterminée par la
grosseur du doigt de pied qui a immédiatement subi le choc. En conséquence, on
doit aller consulter le féticheur sur les moyens a prendre pour écarter le
danger imminent. La rencontre d'un myriapode de couleur violette est l'augure
d'un événement heureux. La présence d'un papillon dans la maison signifie
l'arrivée prochaine d'un hôte, dont la valeur est indiquée par la grosseur; la
diversité des couleurs de l'insecte.
On connaît également les causes immédiates de
certaines maladies. La nourriture donnée à contrecœur provoque les maux de
ventre ; avoir des abcès sous l'aisselle, ainsi que tout mal d'yeux est
considéré comme une punition de la curiosité des regards ; une toux incurable,
accompagnée, de vomissements de sang, décèle un assassin.
C'est toujours le Très-Haut qui nous envoie ces
nombreux messagers, pour nous récompenser, nous faire éviter un danger
imminent, ou nous rappeler à l'ordre par la peine corporelle. Voilà. en abrégé,
ce que les indigènes pensent de Dieu et de son action sur nous.
Mais, demandera-t-on, les indigènes, au fond,
croient-ils à toutes ces pratiques ? Avant de répondre, avouons, pour notre
humiliation, et pour la gloire de Celui qui tire le pauvre du fumier, que nous
avons personnellement participé à cette vie religieuse indigène. Notre
témoignage sera donc donné en connaissance de cause. La croyance intime en ces
minutieuses pratiques est universelle. Tous les indigènes n'étant pas religieux
au même degré, il s'ensuit évidemment que l'intensité de la foi en ces matières
varie selon les dispositions naturelles ou acquises des individus. Ceci ressort
de ce fait qu'il n'y a aucun athée parmi les indigènes. Tous croient qu'il y a
un être supérieur, qui agit partout et en toutes choses. Seulement, très
souvent les événements ne répondent pas aux présages. Mais l'indigène vous dira
toujours que le Très-Haut a eu raison de faire ainsi : il sait tout.
Chapitre II
LE MONDE DES ESPRITS.
Les indigènes distinguent deux mondes habités par
les esprits le monde supérieur, demeure
des serviteurs du Très-Haut, et le monde inférieur, réservé aux mânes.
Avant de parler de chaque monde des esprits, voyons
ce que les indigènes entendent par “ esprit ”, exception faite de
l'Esprit incompréhensible, le Très-Haut.
Un esprit est un être raisonnable, en soi invisible
mais devenu quelquefois visible grâce à une matière spirituelle qui lui est
toujours inhérente. On entend par matière spirituelle un corps humain parfait,
doué d'immortalité, d'une force herculéenne, et d'une agilité prodigieuse. Un
corps spirituel traverse tout, pénètre tout, peut vivre partout, dans l'eau,
dans l'air, sous la terre, dans les animaux vivants ou morts, et enfin dans
tous les éléments multiples de la nature. Il peut arrêter le cours d'un fleuve,
neutraliser le tonnerre, broyer les rochers les plus durs; déraciner les arbres
les plus gigantesques, et tuer en un clin d’œil cent éléphants. Seuls les
esprits ont l'insigne privilège de comprendre le langage du Très-Haut. Les
ordres venant de l'Esprit suprême et incompréhensible passent régulièrement
par les esprits qui nous les communiquent, soit directement, soit par les
créatures matérielles, les “ présages ”.
I. Le monde supérieur. C'est
la voûte éthérée, séjour permanent du Très-Haut et de ses serviteurs. Les
serviteurs du Très-Haut sont les créatures les plus parfaites, aussi ont-ils
seuls le privilège de vivre auprès du Très-Haut. Leur prière auprès de
l'incompréhensible est d'une efficacité merveilleuse. J'ai entendu maintes fois
mon père les invoquer. Mais quelque tout-puissant que soit leur secours, ils ne
nous viennent en aide que dans des circonstances graves; aussi leur action ne
se fait sentir que très rarement auprès des mortels. Ce sont surtout les
habitants du monde inférieur qui nous sont très sympathiques.
2.Le monde inférieur. Il
se trouve sous la terre. C'est la demeure des mânes. La survivance de l'âme
est universellement admise par les indigènes. Après le dernier soupir, l'âme
quitte le corps et reçoit le fameux corps spirituel dont nous avons parlé plus
haut. D'après leurs mérites, les mânes vont soit dans la cité des bons, soit
dans celle dite des méchants.
La cité des méchants se trouve au centre même de la
terre, tandis que la cité des bons est située dans les régions qui avoisinent
la surface de l'écorce terrestre. Un fleuve mystérieux “Itara”, qu'on ne peut traverser
qu'une fois, sépare à jamais les deux cités. Voyons maintenant séparément les
deux cités.
a) La cité des méchants. C'est
un lieu où règnent des ténèbres éternelles avec un froid intense. Jamais on
n'y voit une étincelle de feu pour se chauffer, encore moins un rayon de
soleil. Sont condamnés à vivre dans ce milieu affreux tous ceux qui, sur terre,
ont mené une vie fort scandaleuse, et qui, avant de mourir; n'ont pas satisfait
pour leurs forfaits par des sacrifices expiatoires;
Une faute grave, même dix, à moins d'être de très
grands crimes, ne sauraient y conduire. Aussi les néophytes s'étonnent bien
fort d'entendre les missionnaires leur dire qu'un seul péché mortel rend
l'homme digne de l'enfer. C'est un point où les missionnaires n'insisteront
jamais trop.
Ce qui cause le plus d'effroi aux indigènes, c'est
le froid glacial qui règne dans la cité des méchants. J'ai connu un vieux qui,
au seuil de l'éternité, refusa le baptême, parce que le catéchiste lui avait
dit “ Si tu ne reçois pas le baptême,
tu iras dans un lieu où il y aura beaucoup de feu ”. Le vieux prit le
catéchiste pour un ennemi mortel, qui voulait, par cette mystérieuse pratique
des Blancs, l'envoyer au-delà d'Itara, dans le royaume du froid. Le moribond ne
voulut plus rien entendre et remercia le catéchiste. Peu de temps après, il
n'était plus de ce monde.
Les habitants de la cité des méchants n'ont
aucune relation avec le Très-Haut, ni avec nous, ni même entre eux. Chacun
d'eux est engourdi par le froid dans son petit coin, où il restera éternellement.
Ils n'ont aucun espoir de pardon. Quand ils entrent dans cet affreux séjour, on
peut en toute vérité leur dire avec Dante
“ Vous qui entrez ici, laissez toute espérance ! ”
b) La cité. des bons.
C'est une suite interminable
de maisonnettes souterraines; ressemblant aux cases des indigènes. Mais ces
domiciles ne sont soumis à aucune vicissitude d'altération. Tels ils sont
aujourd'hui, tels ils ont toujours été, et pour toute l'éternité ils seront les
mêmes. La cité des bons est éclairée par un soleil merveilleux, toujours à son
zénith, et dont les rayons, plus lumineux que notre soleil lui-même, ne
produisent aucune incommodité. Il y a un roi, “ Ndjé ”, dépendant du Trés-Haut,
avec ses ministres et ses agents de police, qui maintiennent dans la cité un
ordre dont les pauvres mortels ne peuvent se taire aucune idée. Des arbres aux
fruits délicieux, des sources d'une limpidité cristalline, des chèvres, des
chiens, des poules, dont les nôtres ne sont que de grossières images, font le
charme de l'ineffable cité.
Les habitants de ce petit Eden sont de deux
classes : les libres et les pénitents.
Les libres.
Sont considérés comme tels
ceux qui sur terre ont mené une vie très honnête, au sens païen, ou qui ont
complètement expié leurs péchés en ce monde ou en l'autre. Seuls les libres
jouis sent de toutes les merveilles de la cité des bons. Avec l'exemption
totale de toute douleur, ils jouissent éternellement des délices de ces
véritables Champs Elysées. Radicalement fixés dans la vertu, ils ne nous font
et ne peuvent nous faire que du bien. Aussi “ Ndjè ”, toujours occupé de
procurer du bien aux pauvres mortels, leur permet d’aller partout où ils
veulent, dans l'eau, dans le feu, dans les pierres, dans les cases, dans les
vivres, dans les animaux, dans les hommes, dans les calebasses. Enfin il leur
permet d'user à volonté de tous les privilèges des corps spirituels. Les danses
qui ne fatiguent jamais, accompagnées de chants mélodieux, constituent
l'occupation principale des libres. Ils sont en relations constantes avec le
Très-Haut, par l'intermédiaire régulier des serviteurs de l'Etre incompréhensible.
Inspirateurs de bonnes pensées, ministres ordinairement immédiats de tout ce
qui peut nous procurer du bien, les libres sont estimés de tous les indigènes.
Les mortels s'adressent avec confiance à eux, et chaque clan se pique d'avoir
des aïeux parmi les libres.
Les pénitents.
Ce sont ceux qui ont mené
une vie passablement honnête. Ils n'ont ni commis assez de crimes pour mériter
les ténèbres éternelles, ni assez expié leurs fautes en ce monde pour être
admis parmi les libres. Avant leur admission du rang des libres, on les soumet
à une rude épreuve, sous la direction du Roi de la cité des bons, Ndjé.
Les pénitents sont chargés de punir les hommes
méchants, d'intervenir à tous les événements fâcheux. Ils sont tantôt ici,
tantôt là, au gré du roi Ndjé. Leur vie continue à s'écouler un peu comme la
nôtre, mais plus péniblement. Ils se nourrissent mystérieusement de nos
aliments, se revêtent mystérieusement de nos habits. Aussi à la mort d’un
individu, les indigènes répandent copieusement des vivres sur sa tombe, et la
jonchent de morceaux d'étoffe, de pagnes, et même de chiffons, dans l'hypothèse
que le défunt pourrait bien se trouver parmi les pénitents. Mais les mânes, par
suite de leur spiritualité, ne se servent de ces objets qu'à mesure qu'ils se
décomposent, parce qu'ils sont alors transformés en gaz plus assimilables par
des corps spirituels.
Les pénitents, avant la fin de leur servitude,
restent toujours passibles de traverser Itara. N'étant pas radicalement fixés
dans le bien, comme les libres, ils sont peccables comme nous. Plusieurs
d'entre eux exécutent mal les ordres reçus. Ils exagèrent les punitions,
demandent aux mortels des choses auxquelles ils n'ont aucun droit, etc. Quand
un pénitent s'est montré infidèle dans l'accomplissement de l'office qu'on lui
a assigné, à la demande des mortels au détriment desquels il exerce sa
tyrannie, Ndjé le force de traverser Itara. Mais les indigènes se croient
toujours victimes des excès de ces mêmes pénitents. D'où, dans une difficulté,
quand l'indigène a offert quelques sacrifices, si la difficulté ne disparaît
pas immédiatement, il dit “Le pénitent
exagère” Il commence alors, par force supplications, à prier Ndjé de condamner
aux ténèbres éternelles ce pénitent importun, qui lui vole tant d'objets.
Combien de fois ai-je entendu mon père dire “ De grâce, de grâce, faites-le
traverser Itara. ” Leur épreuve passée, s'ils l'ont bien faite, les pénitents
sont reçus parmi les libres. Si par malheur ils ont ajouté de nouvelles fautes
aux fautes anciennes, ils deviendront la proie du froid de la cité des
méchants.
Avec tout ce qui vient d'être dit, se
rapportant aux esprits, vous avez un abrégé substantiel des idées indigènes à
ce sujet.
Chapitre III.
Les fétiches sont l'ensemble de pratiques qui
mettent l'indigène en relation avec le monde invisible. Tout le fétichisme
repose sur ces points fondamentaux de la religion indigène
1)
Tout se fait par la permission expresse du Très-Haut, et le Très-Haut ne fait
rien inutilement.
2)
C'est chose établie que le Très-Haut se communique régulièrement par l'intermédiaire des créatures supérieures ou
inférieures à nous. Nous devons suivre la même voie dans nos relations avec
lui, en-dehors des cas exceptionnellement graves. Il est à remarquer que
l'indigène, tout en s'adressant aux créatures, ne les adore pas. Jamais chez
l'indigène on ne verra une statuette matérialisant les esprits.
Le fétichisme peut se diviser en fétichisme
populaire et en fétichisme des initiés.
I/ Le fétichisme
populaire est un amalgame de pratiques, de coutumes, reçues des ancêtres,
et enveloppant toutes les actions de la journée de l'indigène. L'ignorance de
ces pratiques à des conséquences terribles : mort prématurée, maladies
incurables, stérilité, etc. Par ces coutumes, l'indigène dispose de toute une
série d'interdictions, de pratiques, se rapportant à toutes les circonstances
de la vie, prévoyant, par exemple, les mots qu'il faut ou qu'il ne faut pas
dire, les mets qu'il ne faut pas manger, la façon dont on doit regarder le
juge, l'assemblée ; ou bien un tel en
particulier, avant de commencer un discours, etc.
Quelques exemples entre mille feront connaître ces
pratiques et coutumes indigènes dont nous avons d'ailleurs parlé plus haut, en
parlant de Dieu.
Avant le repas, l'indigène religieux n'oubliera pas
d'offrir quelque chose aux esprits dont il se croit toujours entouré. A cet
effet, il répandra quelques gouttes de sa maigre sauce sur le sol. Les
libations ne sont jamais omises, même si on n'avait que de l'eau. Mais quand il
s'agit d'un banquet sacré, d'autres cérémonies s'ajoutent aux précédentes. La
cuisine est toujours faite au milieu de la cour. Le chef de famille, ou un
féticheur de renom, préside en personne à la préparation du mets rituel. C'est
un ragoût délicieux, composé de la chair des animaux les plus estimés, et
délicatement assaisonné. Le mets apprêté, toute l'assistance se met à regarder
le ciel, au signal de celui qui préside. Ils cherchent un oiseau que le
Très-Haut fera passer au-dessus de leurs têtes. Quelquefois l'oiseau se fait
attendre des heures et des heures. Enfin, quand on voit un oiseau passer “
au-dessus de la tête ”, vite l'officiant prend une cuillerée du mets sacré,
qu'il jette en l'air dans la direction que suit l'oiseau, en disant : “
Suivez-le ” Cette cérémonie a une
double explication : 1°) l'oiseau est comme le bouc émissaire, qui doit
emporter toutes les malédictions et les péchés des assistants ; et de même
qu'il ne laisse aucune trace après lui, de même, après le banquet sacré, aucune
trace de souillure ne restera dans les cœurs de ceux qui y auront participé
; 2°) fiers de la qualité de leur
nourriture les indigènes sont heureux de l'offrir au Très-Haut par l'intermédiaire
de ses serviteurs.
Une remarque importante. Tout ce que les indigènes
offrent aux esprits, supérieurs ou inférieurs, c'est toujours à Dieu qu'ils
l'offrent. Mais sachant que Dieu est un esprit sublime, qui ne peut en aucune
façon se servir des choses matérielles, même à l'état de gaz ; ils se
contentent de dire “ Serviteurs du Très-Haut, et vous qui habitez sous la
terre, mangez ceci pour le Très-Haut ”. Dieu étant toujours considéré comme
mystérieux, impassible ; dirigeant tout et n'ayant besoin de rien, le bien fait
à ses serviteurs et aux mânes libres est regardé comme fait à lui-même. En
conséquence, s'adresser aux esprits, c'est s’adresser à Dieu ; offrir des
choses aux esprits, c’est les offrir à Dieu, bien qu'indirectement.
Maintenant revenons à nos moutons. Après
avoir offert quelque chose aux serviteurs du Très-Haut, pour s'attirer aussi la
bienveillance des mânes, on répand quatre cuillerées du mets sacré aux quatre
points cardinaux. Le repas achevé, chacun retourne chez soi, joyeux et sûr
d'être exempt de toute souillure. Si la mort survenait à quelqu'un des
assistants, après quelques jours, il serait sans retard au nombre des libres.
On voit par là que le chemin qui conduit à la cité des bons n'est pas étroit,
et que le nombre des condamnés aux ténèbres éternelles doit être conséquemment
très restreint.
Ses interdictions,
La religion indigène
contient une foule d'interdictions, les. unes traditionnelles,. les autres
exigées par les circonstances.
Interdictions
traditionnelles il est défendu aux
femmes de manger la chair des carnassiers et de tous les reptiles, ainsi que la
chair du verrat, de la poule, de tous les animaux nocturnes, et d'un grand
nombre de poissons ; même, dans certaines tribus, il est défendu aux femmes de
manger tout ce qui vit dans l'eau. - En cas de maladie, ou de circonstances
graves, l'usage du vin de palme ou de certains aliments est enlevé aux personnes
intéressées.
Mais actuellement, à la lumière de l'Evangile, on
voit que la supercherie des féticheurs et des vieux, s'abritant derrière la
religion, s'était donné libre cours, surtout si l'on considère que chez les
indigènes la viande est rare. Aujourd'hui on voit encore de vieilles femmes qui
persévèrent dans ces multiples abstinences superstitieuses.
2) Le fétichisme des
initiés. Tandis que le fétichisme populaire est à la portée de tout le
monde, celui des initiés est le privilège exclusif d'une coterie restreinte et
relativement savante. Il consiste essentiellement dans la connaissance de
nombreux éléments sanitaires ou délétères que le public ignore. Les prétendues
communications avec les esprits, les formules et les pratiques rituelles, n'en
sont que l'ornement superstitieux qui donne à toutes les actions de l'indigène
un caractère religieux. Un homme initié, à votre insu, vous empoisonne et vous
guérit, non sans vous soutirer quelques sous. De temps en temps, un associé
empoisonne un riche, on devine pourquoi ; un autre, du même groupe,
soignera le riche sans que celui-ci en sache quelque chose.
A côté de ces initiés, empoisonneurs redoutés de
tous, il y a des sorciers ou des féticheurs proprement dits. Les indigènes les
consultent avec confiance dans leurs embarras. Selon ]'instrument principal
qu'ils emploient dans leurs consultations les féticheurs se divisent en
féticheurs à cornes de buffle, à lance, aux écailles de pangolin, etc.
Voici les principes fondamentaux de toutes
ces consultations. Toutes nos relations avec le Très Haut se font. pratiquement
par la médiation des créatures supérieures ou inférieures. Mais on ne peut se
servir d'une créature quelconque, ni employer des gestes et des formules
arbitraires. Il y a des créatures spéciales, sacrées, dont on doit. faire usage
avec des cérémonies compliquées et rigoureusement établies. Un geste, une
parole, omis ou oubliés, sont capables de compromettre les affaires les plus
importantes.
Le cérémonial indigène étant très riche, il s'ensuit
que la connaissance pratique de tout ses détails ne peut être que du ressort de
quelques individus. On les appelle sorciers, féticheurs. L'indigène qui se
trouve dans une position critique s’adresse à eux comme à des savants, qui,
maniant les objets sacrés de la façon voulue, fléchissent le Très-Haut
courroucé, par l'intermédiaire des mânes. En conséquence, les oracles des
fétichistes sont des oracles divins, transmis par les mânes. Ceci posé,
parcourons assez brièvement la manière dont se font différentes consultations.
a) Consultations par les
cornes de buffle. Elles ne se font qu'à minuit, dans une case à peine
éclairée. La corne de buffle, l'objet sacré, fermée d'un morceau de peau de
panthère, contient des débris d'araignée, de chauve-souris, de libellule, et
des petits cailloux blancs. Le sorcier débute par une longue formule rituelle,
les yeux fixés sur la corne mystérieuse, puis demande gravement. et
religieusement à son client d'exprimer sa demande. L'ayant entendue, le
féticheur la répète en d'autres termes, “ langage des esprits ”, secoue la
corne, la porte à son oreille et écoute les réponses qu'il transmet au
solliciteur. .
b) Consultations par les
lances. Le féticheur opère à l'aide d'une lance ou d'une sagaie, au bout de
laquelle est fixé un petit paquet renfermant de la fiente de panthère,
diverses herbes et des déchets d'animaux parmi lesquels il y a le cadavre d'une
araignée. Une longue prière ouvre toujours la cérémonie. Il pose le fer de la
sagaie sur une pierre, et la frappe à l'aide d'un bâton, en même temps qu'il
l'interroge. Les mouvements et les vibrations de la sagaie sont interprétés. Si
par hasard elle ne bouge pas, c'est que les esprits ne veulent pas parler ce
jour-là
c) Consultations par les
écailles de pangolin. Les éléments constitutifs et absolument requis pour
les consultations dites à écailles de pangolin sont une grande quantité
d'écailles de pangolin, sur lesquelles sont dessinés des signes différents. des
morceaux de quartz, des ossements de grenouille et de rat, des griffes
d'oiseaux de proie et de panthère. Le tout est renfermé dans une boîte
cylindrique en écorce.
Le sorcier consulté sort tous ces ingrédients de
leur boîte, met à part les écailles dans une corbeille, place les autres
objets sacrés sur le sol en les baisant respectueusement. Tout se fait avec
l'air le plus sérieux du monde. Alors il pose les questions en termes
mystérieux, les yeux. fixés sur la corbeille d'écailles, agite violemment la
corbeille, de façon à projeter en-dehors quelques unes de ces écailles.
L'opération est accompagnée de paroles, de gestes, et autant de fois renouvelée
qu'il y a de demandes à faire. Il ne lui reste qu'à interpréter la réponse du
destin, qu'il lit d'après les signes gravés sur les écailles qui sont tombées,
et d'après leur groupement et leur position sur le sol.
Le sorcier clôture toujours la séance en ces
termes :
Si tu fais ce que je t'ai dit, Un bonheur continuel
sera ton partage.
Beaucoup d'animaux seront pris dans tes pièges,
Tes ennemis seront confondus, Les pénitents qui te
tourmentent traverseront Itara,
Tes femmes te donneront beaucoup d'enfants, surtout
des garçons,
Tu égaleras nos aïeux en âge, Et ta mémoire sera
éternellement bénie.
Critique de toutes ces
consultations.
Les réponses transmises par les sorciers ont-elles une valeur ? Nous
répondrons, en connaissance de cause, que la plupart de ces réponses ont une
valeur réelle. Et en voici la raison. Chaque groupe de sorciers, comme nous
l'avons dit plus haut, est composé de savants qui connaissent seuls une foule
d'éléments utiles ou nuisibles à la santé. L’initié sait donc que pour telle
maladie on peut se servir utilement de l'écorce de tel arbre. Consulté, il
connaît d'avance la réponse qu'il va donner, avant de frapper sa sagaie ou de
secouer sa corbeille d'écailles de pangolin. Au lieu de vous dire simplement :
mangez l'écorce de tel arbre il vous dira
prenez un coupe-coupe de femme, faites une entaille sur tel arbre, à
telle heure, prononcez telle parole au premier coup de votre machette, telle
autre au second, etc, l'écorce enlevée, lavez-la sept fois avec sept formules
différentes, et, si l'écorce est amère, il ajoute : mangez ensuite votre
médicament avec l'air de celui qui prend un rayon de miel.
L'indigène,. naturellement religieux, met plus
d'importance dans les cérémonies que dans le remède. De sorte que s'il
retombait dans la même maladie, il ne pourra jamais se servir de la même écorce
sans avoir auparavant consulté le sorcier, qui alors lui indiquera le même médicament
avec des cérémonies différentes.
Chapitre IV
LES SACRIFICES.
Pour les cas graves, le
sorcier exige d'offrir des sacrifices, comme condition nécessaire pour l'efficacité
du remède qu'il a indiqué.
Il y a des sacrifices
sanglants, et des sacrifices non sanglants. Ces derniers consistent dans la
destruction de quelques objets d'usage : nourriture, ustensiles.
L'immolation des animaux ou des oiseaux vivants, domestiques ou sauvages, constitue
les sacrifices sanglants.
Voici les cérémonies qui accompagnent l'immolation
des victimes.
Les membres d'une famille ou d'une tribu, selon la
gravité du mal, se rendent, à l'heure voulue, au lieu indiqué par le sorcier.
Tous les assistants forment une cercle, au milieu duquel se tient l'officiant.
Debout, tenant à la main gauche une tortue, une petite baguette à la droite il
frappe trois coups sur la carapace de la tortue, en même temps qu'il dit :
Hommes du
ciel, hommes de la terre, éveillez-vous ! écoutez-moi !
Il déploie alors toute son
éloquence pour exprimer la raison de la réunion, et implorer les mânes libres,
ses aïeux, d'appuyer sa demande auprès du Très-Haut. Cet acte accompli, vient
la confession des fautes. Celui qui est la cause principale de la réunion,
avoue ses torts, en nommant individuellement les hommes de sa tribu, présents
ou absents, qui en ont été victimes. Les assistants lui rappellent au besoin
les fautes qu'il a oubliées, ou lui montrent la gravité de certaines fautes
qu'il a estimées légères. La confession ainsi faite, le coupable demande pardon
à tous, et chacun s'empresse de lui accorder un pardon aussi total que
cordial.
Le sacrificateur se lève,
demande pardon au Très-Haut par l'intermédiaire des mânes, pour lui et pour
toute l'assistance. Alors, aidé de quelques jeunes gens, mais jamais de femmes,
il égorge l'animal destiné au
sacrifice. L'opération est accompagnée
de paroles et de gestes rituels. Ensuite, il arrose copieusement l'assistance
du sang victimal, et chacun se croit d'autant plus agréable aux mânes qu'il a
été plus abondamment aspergé. La victime est dépecée sur place, la tête
ordinairement enfouie pour les mânes ; le reste est partagé entre les
assistants. Chacun chez lui préparera avec soin son morceau comme il le voudra,
et le consommera religieusement.
Chapitre V
DECES
Lorsqu'un homme meurt, les
anciens de sa. famille, après l'avoir dévêtu et étendu sur une natte, dans la
case où il est décédé, lavent son corps et le frottent à l'huile de palme. On
le transporte ensuite dans une autre case où il reste exposé deux ou trois
jours, revêtu de ses plus beaux pagnes, veillé par ses femmes qui hurlent des
chants funèbres, pendant que ses proches et ses amis clament ses louanges et se
lamentent sur sa disparition. Femmes, parents et amis se marquent le, corps de
tâches blanches et noires. Ces dernières caractérisent le deuil, tandis que
les premières sont pour apaiser les mânes. Car l'indigène se prémunit contre
les attaques du mort qui serait probablement parmi les pénitents, et pourra par
là nuire aux survivants.
La tombe creusée, on
consulte le féticheur pour qu'il demande à Ndjé si parmi les survivants se
trouvent quelques hommes qui, par leurs maléfices ou autrement, auraient
contribué à la mort de “ cet homme de bien ”, formule flatteuse pour le
défunt. Les féticheurs ne manquent jamais de signaler quelques personnes de
l'entourage du trépassé. Le chef de famille et les vieillards font comparaître
les incriminés, qui sont vigoureusement frappés et obligés d'avouer les torts
qu'ils peuvent se reprocher envers le défunt. Les fautes sont jugées, et une
compensation pécuniaire ou en nature, proportionnée à leur gravité, est imposée
aux coupables. Le produit de ces amendes sert à payer les frais du festin des
funérailles.
L'enterrement a lieu dans l'après-midi. Le chef de
famille, pour se concilier les bonnes grâces du défunt, prononce l'éloge du
mort, le charge de divers messages auprès de ses ancêtres, appelle les
fossoyeurs et dit ces paroles rituelles
“ Allez donner le cadavre à Ndjè ”. Le défunt, avant l'arrivée des
Européens, ficelé dans une natte, aujourd'hui dans un pagne blanc, et
entièrement blanc, était mis dans la tombe, la tête tournée dans la direction
du soleil levant. Mais actuellement l'usage du cercueil a prévalu presque partout.
Sur le tumulus on plante un arbre funèbre.
Les veuves, si le défunt était polygame, s'enferment dans une case ; elles y
restent neuf jours, sans jamais sortir, la chevelure rasée, le corps barbouillé
de boue, couchant sur le sol, et faisant, entendre des pleurs et des lamentations
trois fois par jour de l'aurore au lever du soleil, de midi jusque vers deux
heures, et de cinq heures du soir au coucher du soleil. La neuvaine terminée,
elle sortent de leur retraite, mais vêtues de sacs ou de feuilles sèches de
bananiers, et ne recouvrent l’usage du pagne qu’après neuf mois de veuvage.