Emilio
Grasso, professeur de missiologie, évoque la figure missionnaire de Baba Simon
qui s'inscrit si bien dans la logique de Evangelii Nuntiandi. Contemplatif en
action, dont la foi en l'homme toute centrée sur Jésus-Christ est le ferment
d'une libération intégrale.
BABA SIMON
UN NOUVEAU VISAGE DE LA MISSION EN
AFRIQUE
Emilio
Grasso
in
EGLISE ET MISSION
n°
287 Juillet-Septembre 1997, pp. 173-181
Dans
l'Exhortation Apostolique Evangelii nuntiandi Paul VI mettait en relief le lien
étroit qui existe entre le témoignage et l'annonce.
"La Bonne Nouvelle
- prévenait le Pape - doit être avant
tout être proclamée à travers le témoignage. Elle fera surgir les
interrogations silencieuses et les questions explicites qui appelleront à
donner "les raisons de son espérance. Témoignage de vie et annonce
explicite s'entremêleront et renverront continuellement l'un à l'autre "[1].
L'annonce
crée, justifie et purifie le témoignage. A son tour, le témoignage ne rend pas
seulement l'annonce crédible et intelligible, mais il permet aussi de
progresser dans la compréhension du message qui. sans le témoignage, resterait
comme congelé dans des formules abstraites.
Il
faut lire cela en analogie avec ce que proclame le Concile quant à la nature et
à l'objet de la Révélation.
La
Constitution dogmatique Dei Verbum, en effet, affirme que l'"économie de la Révélation comprend des
événements et des paroles intimement unis entre eux de sorte que les œuvres
réalisées par Dieu dans l'histoire du salut attestent et corroborent et la doctrine
et le sens indiqués par les paroles, tandis que les paroles publient les œuvres
et éclairent le mystère qu'elles contiennent "[2].
La
compréhension d'une annonce ou d'un texte exige donc de ne pas être renvoyée à
une autre annonce ou à un autre texte.
De
même, on ne trouve pas la signification d'un témoignage dans le renvoi
continuel à d'autres témoignages; mais c'est dans le lien intime qui unit
événements et paroles que nous pouvons nous insérer dans le circuit
herméneutique et procéder vers une intelligence plus profonde de la révélation
divine, si toutefois nous le lisons avec le même esprit dans lequel événements
et paroles se sont manifestés[3].
Naturellement,
cette herméneutique s'applique aussi à l'Exhortation Apostolique post-synodale
de Jean-Paul II Ecclesia in Africa.
Dans
le chapitre final de l'exhortation, l'appel à la sainteté et à la mission
adressé à toute l'Eglise est mis en relief [4].
L'Eglise en Afrique n'est pas étrangère à cet appel.
"Les Pères synodaux -
souligne Jean-Paul II - reconnurent
l'appel que Dieu adresse à l'Afrique pour qu'elle joue à part entière, au
niveau mondial, son rôle dans le plan du salut du genre humain "[5].
Reprenant
ce qu'il avait déclaré dans un précédent discours, Jean-Paul II rappelle que "l'obligation pour l'Eglise en Afrique
d'être missionnaire en son propre sein et d'évangéliser le continent implique
la coopération entre les Eglises particulières dans le contexte de chaque pays
africain, entre différentes nations du continent et aussi d'autres continents "[6].
Sur
le thème en question, deux autres textes doivent nous être présents à l'esprit
: "Tout missionnaire n'est
authentiquement missionnaire que s'il s'engage sur la voie de la sainteté. Tout
fidèle est appelé à la sainteté et à la mission. L'élan renouvelé vers la
mission ad Gentes demande de saints missionnaires. Il ne suffit pas de
renouveler les méthodes pastorales ; ni de mieux organiser et de mieux
coordonner les forces de l’Eglise, ni d’explorer avec plus d’acuité les
fondements bibliques et théologiques de la foi : il faut susciter un
nouvel ‘élan de sainteté’ chez les missionnaires et dans toute la communauté
chrétienne » [7].
« L’Eglise en Afrique ne cherche
aucun avantage pour elle-même. La solidarité qu’elle pratique ‘tend à se
dépasser elle-même, à prendre les dimensions spécifiquement chrétiennes de la
gratuité totale, du pardon et de la réconciliation'. L'Eglise cherche à
contribuer à la conversion de l'humanité en l'amenant à s'ouvrir au plan
salvifique de Dieu par son témoignage évangélique accompagné d'activités
caritatives au service des pauvres et des petits. Agissant de la sorte, elle ne
perd pas de vue la primauté de la transcendance et des réalités spirituelles
qui sont les prémices du salut éternel de l'homme "[8].
La
vocation missionnaire de Simon Mpecke
Dans
le contexte de ce cercle herméneutique dont nous venons juste de parler, il est
intéressant de connaître la figure de Baba Simon[9].
Celui qui fut appelé le Père des Kirdis nous livre une intelligence des textes
d'Ecclesia in Africa et nous offre
une exégèse vivante que la spéculation intellectuelle à elle seule ne parvient
pas à nous fournir.
L'intérêt
pour la figure de Baba Simon est double : d'une part, il appartient à ce groupe
de huit Camerounais qui, les premiers, reçurent l'ordination sacerdotale.
D'autre part, Baba Simon peut être considéré comme le premier prêtre
missionnaire camerounais. Le premier qui, sur les traces d'Abraham, quitte sa
terre, sa famille, sa culture, son Eglise locale pour aller vers une terre
lointaine où il deviendra le père d'un peuple.
En
raison de la variété de son paysage, de ses différences climatiques, du grand
nombre de langues parlées et de la multiplication des ethnies, de l'opposition
des origines, des cultures, des traditions, des expériences religieuses, en
raison des diverses stratifications sociales, des différentes conditions de
développement économique et des institutions socio-politiques, pour toutes ces
raisons et d'autres encore, le Cameroun est considéré comme une véritable
"Afrique en miniature".
Il
est important de bien savoir cela pour mettre en évidence le caractère d'exode
authentique qui intervient au moment où Baba Simon part du Sud-Cameroun pour
aller vivre au Nord du pays.
Si
l'on ne connaît pas le lieu où se déroule cette histoire, il est impossible de
comprendre le voyage profondément missionnaire de Baba Simon.
Simon
Mpecke naît en 1906, à Log Batombé, un village situé dans la foret très dense
du Sud-Cameroun.
Après
avoir achevé ses études primaires à l'école de la mission catholique d'Edéa,
Simon Mpecke travaille comme moniteur pendant quelques années avant d'entrer au
séminaire, en 1924. Le 8 décembre 1935, il est ordonné prêtre avec sept autres
séminaristes.
Vicaire
dans différentes missions catholiques, il gagne ensuite la mission de New-Bell,
à Douala. Nommé curé, il y fonda pratiquement la mission. En 1947, par hasard,
l'abbé Simon Mpecke lit un article où il apprend l'existence de populations
païennes dans le Nord-Cameroun.
Il
existe une profonde différence entre le Sud et le Nord du pays. Le Sud
notamment, en majorité Bantou, était en grande partie passé au christianisme,
tandis que le Nord, habité par des populations d'origine soudanaise, était
devenu un fief de l'islam.
Les
populations de la montagne, demeurées liées aux religions traditionnelles,
étaient appelées Kirdis, avec une connotation péjorative par les conquérants
foulbés.
La
lecture de cet article fut l'événement qui marqua la vie de Simon Mpecke. Dés
lors, selon son propre témoignage, il sent naître en lui une grande sympathie à
l'égard de ces populations.
Il
insiste à plusieurs reprises auprès de l'évêque de Douala pour partir, mais
l'accord ne lui est pas donné. Il semble que cela ne soit pas très prudent et
que les conditions de ce départ ne soient pas réunies.
L'abbé
Simon continue d'insister. Sa persévérance parvient enfin à ébranler le nouvel
évêque de Douala, Mgr Thomas Mongo.
"Tu demandes toujours à aller au
Nord-Cameroun - lui dit finalement Mgr Mongo -. Je ne te permets pas d'y aller
mon ami. C'est moi qui t'y envoie. Si là-bas on te demande pourquoi tu es venu
tu diras que c'est Mgr Mongo qui t'a envoyé car je pense que notre
christianisme au Cameroun ne sera solide que lorsqu'il reposera sur deux pieds
: le Nord et le Sud. Pour moi c'est une mission que je commence"[10].
Envoyé
par son évêque, l'abbé Mpecke part.
A
Douala, l'abbé Simon avait été frappé par la spiritualité et par la façon de
travailler des Petits Frères de Jésus, par leur manière d'entrer en contact
direct et profond avec les habitants du quartier.
Pendant
un certain temps, il pense lui-même entrer et vivre dans leur fraternité.
En
février 1959, l'abbé Simon entame sa mission au Nord, à Mayo-Ouldémé, où une
fraternité de Petits Frères est également présente.
Par
la suite, à la demande de Mgr Plumey, l'abbé Simon gagne Tokombéré où le
docteur Joseph Maggi s'est déjà installé pour fonder un hôpital.
L'abbé
Mpecke devient Baba Simon
A
Tokombéré, l'abbé Simon deviendra Baba Simon et fondera la mission en 1961.
Christian
Aurenche, prêtre et médecin français qui a travaillé à l'hôpital de Tokombéré,
raconte cet épisode : "Quand avec
l'équipe de TFI nous tournions le film " le lieu du combat " sur les
problèmes de santé à Tokombéré le metteur en scène me disait : 'On ne comprend
pas leur langue, mais quand tu devient sérieux on entend toujours 'Baba, Baba
Simon'. Dès que les gens prononcent ce nom on sait que quelque chose
d'important va être dit "[11].
"Baba"
veut dire papa, patriarche, sage, guide; c'est un nom inventé pour indiquer
l'intimité du rapport, jailli de la culture des peuples du Sahara. Et tous,
hommes et femmes, adultes et enfants, Kirdis et musulmans, tous l'appelaient
spontanément Baba.
A
Tokombéré, l'abbé Simon devint Baba Simon parce qu'en lui s'accomplit la promesse
faite par Dieu à Abraham : son exode, sa mission, permit la naissance d'un
peuple.
Jean-Baptiste
Baskouda, qui deviendra par la suite Secrétaire d'État dans le gouvernement
camerounais, résumera ainsi la paternité de Baba Simon : " Il nous a rendu la fierté d'être Kirdi. Grâce à lui, nous sommes
reconnus tels que nous sommes, avec notre passé. Il nous a donné la chance
d'avoir un avenir "[12].
Nous
pouvons dire que Baba Simon a eu foi en l'homme. Et sa foi ne faisait qu'un
avec la foi en Dieu.
La
foi de Baba Simon est entièrement centrée sur Jésus-Christ.
"Pour moi -
affirmait Baba Simon - Jésus-Christ,
c'est tout. Jésus-Christ, c'est la vie. Jésus-Christ, c'est l'incarnation de
l'humanité. L'incarnation, c'est Dieu qui épouse la nature humaine. Jésus-Christ,
c'est le sommet de la création... En Jésus-Christ c'est l'humanité entière qui
s'est incarnée "[13].
Ce
caractère central de Jésus-Christ permet donc de dire que Baba Simon n'a pas
apporté aux Kirdis une religion, une idéologie, un quelconque système de
valeurs. Il aimait répéter : "Je
suis venu leur apporter un Ami. En decà et au-delà de la religion, il y a
d'abord un message de fidélité : Emmanuel, Dieu avec nous. Jésus-Christ, la
manifestation sublime de la fidélité de Dieu pour l'homme"[14].
Un
agent des services de santé d'un village de Tokombéré apporte ce témoignage : "Baba Simon voyait en chacun de nous le
visage de Dieu. Pour lui, nous étions des incarnations de la divinité. Au-delà
de nos tribus, de nos langues, de nos races et de nos religions, il voyait en
nous des fils de Dieu "[15].
Cette
vision provient indéniablement de l'exercice de la foi.
De
fait, la foi, dans son acception théologique, est le début de la vision. Elle
trouva en lui son développement et son éclosion dans la prière comme un
dialogue continu avec Dieu et dans la charité comme dialogue au plus profond
des racines de l'homme.
Les
témoignages sur Baba Simon, homme de prière, concordent tous. La prière était
sa vie et sa vie était une prière. Fidèle au bréviaire, à la récitation du
chapelet, à la lecture spirituelle, à la messe quotidienne.
Sa
spiritualité, liée au Père de Foucauld (Baba Simon était membre de la
fraternité sacerdotale Jesus-Caritas). se manifestait particulièrement dans la
fidélité à l'adoration nocturne du Très Saint Sacrement.
Sa
prière commençait toujours dans le silence et la concentration. C'était alors
le temps de l'écoute; c'était la préparation à la rencontre avec Dieu.
Venait
ensuite le temps du dialogue. Dieu posait les questions et Baba Simon répondait.
C'était le temps de l'examen de conscience, du cœur qui s'ouvrait, de l'échange
fécond : la vie de Baba Simon entrait en Dieu avec toute la charge qu'il
portait et la vie de Dieu entrait dans le cœur de ce fidèle ami avec toute sa
grâce, sa paix, sa joie.
Il
y avait aussi le temps de la louange, le temps de l'hymne à la vie.
Quelqu'un
a écrit que la prière était la manière d'être de Baba Simon. En effet, chez le
Père des Kirdis, aucune prière ne semble jamais, en aucune façon, séparée de la
vie.
Quand
il partait pour ses longues tournées en forêt et sur les massifs rocheux,
toujours pieds nus, avec sa soutane blanche, Baba Simon n'emportait avec lui
que son bréviaire, son chapelet et son autel portatif. L'intense et profonde
relation à Dieu que vivait Baba Simon était en lui inséparable de l'amour
envers les gens.
Une
seule passion l'animait: donner Jésus-Christ aux Kirdis.
En
apprenant à connaître les Kirdis, à les estimer et à les aimer, il entendait
vivre comme Jésus-Christ parmi eux, dans l'espoir qu'ils s'habitueraient à son
message et qu'un jour, peut-être, ils l'accepteraient.
L'amour
de Jésus-Christ et l'amour des Kirdis poussent l'abbé Simon sur la route d'une
conversion apostolique. Il découvre avant tout qu'il doit devenir lui-même un
Kirdi, un Kirdi qui vit l'Évangile. Il doit abandonner sa longue expérience
pastorale et redevenir jeune à plus de cinquante ans. Il doit abandonner sa
mentalité d'homme du Sud et éviter d'exporter des méthodes et des organisations
expérimentées en d'autres lieux. Cela le conduit avant tout à vivre une
dimension de pauvreté personnelle.
On
raconte qu'un voleur, surpris alors qu'il était caché sous le lit dans la
chambre de Baba Simon, s'exclama : "Si
tu veux voler, ne va pas chez Baba Simon, il n'y a rien que du papier chez lui.
Je n'ai jamais vu un 'Blanc' aussi pauvre "[16].
Chez
Baba Simon, cependant, pauvreté ne voulait pas dire misère. Et, lorsque l'on
confondait sa simplicité avec la misère, il s'en ressentait : "La misère est l'ennemie de Dieu,
disait-il. L'Evangile veut le progrès de l'homme, y compris l'amélioration de
ses conditions de vie. Travailler pour Dieu parmi les hommes, c'est témoigner
de sa richesse inépuisable "[17].
S'appuyant
sur la certitude que l'homme est créé à l'image et à la ressemblance de Dieu,
Baba Simon pensait qu'il était urgent de donner aux Kirdis des instruments pour
se libérer de tout esclavage. Libérer les Kirdis des montagnes signifiait leur
enseigner à sortir de leurs propres misères et à accéder à la vie chrétienne.
C'est
à lui qu'il revenait de leur donner ces instruments et de les appeler.
"Le reste -
disait-il -, le principal : la
conversion, appartient à Dieu. Notre rôle se réduit à celui du simple semeur.
Nous devons travailler sans nous soucier du résultat: le baptême relève d'une
décision personnelle par laquelle chacun s'engage sur le chemin d'une vie
nouvelle. Le but, ce n'est pas nous, mais Dieu, Dieu seul, rien que Dieu
rencontré dans la liberté "[18].
Les
instruments de la libération
Pendant
longtemps le gouvernement colonial avait essayé de faire descendre les Kirdis
des montagnes et de scolariser la population, mais tous ses efforts
rencontrèrent toujours une opposition tenace. L'homme des montagnes résista à
toute tentative considérée comme une agression culturelle qui ne tenait pas
compte de l'identité de ce peuple.
Baba
Simon aussi insista sur l'importance de l'école. Il comprit cependant, après
les premiers échecs, qu'il s'agissait avant tout de conquérir la confiance des
Kirdis. Celle-ci s'acquiert par la connaissance réciproque, par la présence
continue au milieu du peuple, là où il vit, souffre, aime, travaille et prie.
C'est
de là que naquit ce que l'on appela "l'école sous l'arbre". Une école
sous les yeux de tous, au cœur même de la vie des Kirdis.
Des
années plus tard, Jean-Marc Ela, prêtre boulou qui partit du Sud, dans le
sillage de Baba Simon, pour aller travailler à côté de lui, parlera de
"théologie sous l'arbre". Une théologie élaborée non plus dans la
sécurité des bibliothèques et du confort des bureaux climatisés, mais dans le
coude à coude fraternel avec ceux qui cherchent à prendre en main la
responsabilité de leur avenir[19].
" Vous savez -
disait Baba Simon - l'école, c'est toute
la vie. Elle est une clé passe-partout mise à votre disposition. Une fois que
je vous ai donné ma clé passe-partout, je ne suis plus là pour vous dire :
passe par ici, passe par là. Malheur à moi si je veux vous influencer, car vous
ouvrirez nécessairement une autre porte "[20].
A
une époque où la mission se situait dans la logique de ce qu'on appellera plus
tard la "pastorale de la dépendance", Baba Simon appelle chacun à
redécouvrir sa dignité et sa responsabilité d'homme et à prendre en main le
sens de son histoire.
A
côté de l'école, la pastorale de la santé jouera un rôle de tout premier plan.
Christian Aurenche a décrit ce type de pastorale où la lutte contre la maladie
devient un temps de prise de conscience et de responsabilité pour tout homme et
pour tout le village.
La
lutte contre les conditions qui entraînent la maladie et la mort se solde par
la lutte contre le péché qui empêche l'homme d'être responsable de lui-même et
de son milieu de vie.
Toujours
au centre de l'annonce se trouve Jésus-Christ : "Jésus-Christ - disait Baba Simon - ici, c'est l'eau propre. Dieu n'a pas créé l'eau sale. C'est l 'homme
qui l'a laissée se souiller. Le travail de salut des hommes consiste à rendre
l'eau propre. Lorsqu'elle sera propre, 1'homme sera en meilleure santé et il
sera ainsi davantage à l'image de Dieu "[21].
Mais
cela ne sera pas possible, constateront Baba Simon et l'équipe pastorale qui
travaillera avec lui, sans la connaissance de la culture et de la religion du
peuple et sans le savoir faire pour les pénétrer[22].
Sous
aucun doute Baba Simon, au contact des Kirdis, découvre, d'une manière
athématique et par intuition aimante, la nécessité d'un processus
d'inculturation de l'Évangile et que celui-ci ne peut pas être réduit à une
idéologie ou à une religion.
L'Evangile
c'est Jésus-Christ et c'est en vertu de son caractère non idéologique que l'on
peut parler à tous les hommes, et notamment aux Kirdis des montagnes, car son
langage est le langage de l'homme, le langage d'un amour qui, en la personne de
Baba Simon devient compréhensible.
Baba
Simon mourut le 13 août 1975, à Edéa, après un séjour en France pour recevoir
des soins, loin de Tokombéré, sans avoir pu revoir ses Kirdis.
En
lui, mission et contemplation s'unirent en un même acte.
Reprenant
la formule que forgea Nadal, premier biographe de Saint Ignace, et qui fut
ensuite reprise par Jean-Paul II dans Redemptoris
missio[23], on peut
affirmer sans crainte d'être démenti que Baba Simon fut un véritable
"contemplatif en action". Tout le sens de sa vie se retrouve dans ses
paroles mêmes : " Je voudrais que
tous voient Jésus-Christ, que tous voient Dieu comme je le vois, que tous
voient les hommes comme je les vois "[24].
Quelques
mois avant sa mort, il écrivait ces notes : "
Tout ce qui m'entoure respire Dieu. Tout l'univers est foyer de vie. Pour se
mettre en présence de Dieu, point n'est besoin de se Le figurer ailleurs qu'en
nous où Il gît, dans notre action où il agit, dans notre prochain où il vit.
Mort, notre corps sera enseveli dans la terre de Dieu où il se décomposera en
Dieu et s'éveillera dans l'Océan de la Vie éternelle... Croire, c'est prendre
conscience de la Vie... en Dieu ! "[25].
L'affirmation
de Jean-Paul II selon laquelle "le
Christ lui-même, dans les membres de son Corps, est africain "[26]
trouve en Baba Simon un complément exégétique, un lieu théologique, qui rend
possible une compréhension, une intelligence et une croissance du texte que la
seule lecture d'autres textes ne permettrait pas.
[1] Cf.
Evangelii nuntiandi 21-22.
[2] Dei Verbum
2.
[3] Cf. Dei
Verbum 12.
[4] Cf.
Ecclesia in Africa 127-139.
[5]
Ecclesia in Africa 128.
[6]
Ecclesia in Africa 130.
[7]
Ecclesia in Africa 136.
[8]
Ecclesia in Africa 138.
[9] Nous avons puisé toutes les données
concernant la vie de Baba Simon dans J.B. Baskouda, Baba Simon, le Père des
Kirdis, Paris, 1988. L'auteur fut un des premiers élèves de Baba Simon et celui
en qui il avait placé ses plus grands espoirs.
[10] J.B. Baskoouda, Baba Simon...,pp. 32-33
[11] Cf. C. AURENCHE, Sous l'arbre sacré,
Prêtre et médecin au Nord-Cameroun, Paris 1987, p. 111.
[12] C. AURENCHE, Sous l'arbre... p. 115.
[13] J.B. Baskouda, Baba Simon...,pp. 38-39.
[14] J.B. Baskouda, Baba Simon...,p. 39.
[15] J.B. Baskouda, Baba Simon...,p. 54.
[16] J.B. Baskouda, Baba Simon...,p. 136. Au
Nord, les Sudistes sont tous considérés comme des "Blancs".
[17] J.B. Baskouda, Baba Simon...,p. 56.
[18] J.B. Baskouda, Baba Simon...,p. 58.
[19] Cf. J.M. ELA, Ma foi d'africain, Paris
1985, p. 216. Sur l'expérience qu'il vécut à Tokombéré, cf. J.M. ELA, El
caminar de la misión. Reflexión sobre la experiencia de Tokombéré (Camerún), in
"Misiones Extranjeras" n. 70-71 (1982) pp. 409-413.
[20] J.B. Baskouda, Baba Simon...,p. 44.
[21] C. AURENCHE, Sous l'arbre... p. 113.
[22] Cf. C. AURENCHE - H. VULLIEZ, Tokombéré,
au pays des grands prêtres. Religions africaines et Evangile peuvent-ils
inventer l'avenir? Paris 1996.
[23] Cf. Redemptoris Missio 91; Cf. G. THILS,
Nature et spiritualité du clergé diocésain, Bruges 1946, pp. 286-294.
[24] J.B. Baskouda, Baba Simon...,p. 38.
[25] J.B. Baskouda, Baba Simon...,p. 117.
[26]
Ecclesia in Africa p. 127.